- ven, 13/02/2026 - 07:26
KINSHASA, PARIS, BRUXELLES.
Le Soft International n°1658 | VENDREDI 13 FÉVRIER 2026.
Fatimata Wane-Sagna, la grande journaliste et présentatrice franco-sénégalaise sur la chaîne de télévision publique française France 24 du journal de l'Afrique. Dimanche 8 février 2026, elle reçoit en direct Tryphon Kin-kiey Mulumba et annonce son invité dans les titres en ces termes: «Ce dimanche soir, on s'arrête sur un récit rare. Celui d'un homme politique congolais qui a traversé les pouvoirs, vu les guerres, approché Mobutu, servi Kabila et soutenu Tshisekedi. Dans un livre à la fois personnel et politique, Tryphon Kin-kiey Mobutu présente « Une histoire du Congo, de Mobutu à Tshisekedi, ce que je sais» au Cherche Midi. Il est notre invité».
Puis elle reçoit son invité, Fatimata Wane-Sagna la journaliste a ces mots : «On passe à notre focus de ce dimanche soir consacré à un pays dont on vous parle souvent, un pays géant au cœur des tensions africaines. Le regard ce soir est celui d'un témoin de premier plan, Tryphon Kin-kiey Mulumba, est un ancien ministre, député mais surtout écrivain et intellectuel engagé. Dans « Une histoire du Congo, de Mobutu à Tshisekedi, ce que je sais », il signe un document politique et intime où se mêlent guerre, vérités historiques, critique des élites et rêve d'un Congo souverain. Pourquoi ce livre pourrait-il déranger et que dit-il justement de l'avenir de la RDC?
Merci Tryphon Kin-kiey Mulumba d'être avec nous et bienvenu dans le JTA».
Merci Madame Fatimata.
Alors votre livre est à la fois un récit personnel, une charge modérée contre le système pour lequel vous avez longtemps travaillé. Pourquoi déjà vous avez besoin de l'écrire aujourd'hui ?
Madame, d'abord merci de m'avoir invité sur votre plateau. Mais il faut connaître son histoire. Si vous ne connaissez pas votre histoire, vous n'êtes rien. Regardez ce qui se passe dans le monde, que ce soit en Europe ou aux États-Unis, ou ailleurs. On va même jusqu'à nous rappeler des événements qui se sont passés il y a 2.000 ans. Et on les célèbre aujourd'hui. Donc, en connaissant son histoire, cela permet de se diriger.
Vous dites que le mensonge structure le pouvoir congolais depuis l'indépendance. Vous racontez même une histoire où vous, petit, vous chantiez une chanson sur Lumumba, qui était une chanson qui, j'allais dire, n'était pas la vérité, la réalité de ce qui s'est passé. Racontez-nous un peu ça ?
Écoutez ! C'était à Yasa, dans le secteur de Mokamo, territoire du Masimanimba. J'étais à l'école primaire-secondaire. À 19:00', avant d'aller nous coucher, les frères Joséphites nous demandaient de nous agenouiller et on faisait une prière pour que Lumumba meure. Alors, tout petit, on se disait que ce devrait être le pire des Congolais, et qu'il ne méritait pas d'être à la tête de ce pays. Et quand il est mort, ce fut la grande fête dans ces milieux-là.
Donc pour vous, c'est constitutif justement et structurant du pouvoir congolais, le mensonge? Le pouvoir congolais ne s'est jamais départi de ça?
Ce n'est pas ici le pouvoir congolais. Je pense que quand les colons sont venus dans nos pays, ils ont procédé par le mensonge. Ils ont poussé - c'est comme ça que nous comprenons - ils ont poussé des églises pour nous endormir. Et là, dans ce cas, il s'agit de l'église catholique, ce sont des frères Joséphites, à Yasa.
Vous avez traversé l'histoire du Congo, de Mobutu. Vous racontez d'ailleurs que c'est vous-même qui avez annoncé le départ de Mobutu...
C'est moi-même. Le conseil des ministres n'avait pas eu lieu. Les généraux - ils étaient trois - ils étaient partis ce jour-là à l'aéroport pour aller dire leurs adieux à Mobutu quand nous, les ministres, on les attendait... Finalement, à leur retour, ils ne sont pas venus dans la salle du Conseil. Le Premier ministre Likulia - qui doit m'entendre là -, m'a fait venir avec le chef des renseignements qui est aujourd'hui parti, et le ministre de l'Intérieur et de la Sécurité qui est également parti. Eh bien, devant eux, le Premier ministre (un Général, ndlr) me dit : « Monsieur le ministre, allez faire un compte-rendu». J'ai dit: « Mais, Général, il n'y a pas eu de réunion du conseil des ministres. Je veux faire un compte-rendu de quoi?» Il me dit : «Monsieur le ministre, vous êtes intelligent. Vous êtes un homme intelligent. Allez-y». Alors voilà ! Je me suis improvisé. Je me suis dit : «Qu'est-ce qu'il faut annoncer ?» Et voilà, j'ai annoncé ce qui est arrivé.
Alors, dans ce livre, «Une histoire du Congo, de Mobutu à Tshisekedi, ce que je sais», vous accusez aussi les élites congolaises de capter l'État sans jamais le transformer. Mais que répondez-vous à ceux qui vous disent que vous en faites partie, Monsieur Mulumba, de ces élites ?
Je ne m'exclus pas.
Vous prenez votre part de responsabilité?
Exactement. Je partage cette responsabilité. Vous savez, la Zaïrianisation qui a conduit à la situation actuelle.
C'était la politique de Mobutu, pour transformer le Congo...
Authenticité, Zaïrianisation, ce sont les élites. Et au lendemain même de la proclamation de l'indépendance, qu'est-ce qu'il y a eu, Madame ? Il y a eu le grand discours d'un homme que nous célébrons aujourd'hui, Lumumba. Mais ce discours, il l'a prononcé devant le roi des Belges, qui était venu au Congo, que le Congo avait invité. Et, finalement, ce roi a eu droit à des discours complètement terribles, qui n'auraient jamais eu lieu. Et, le lendemain, les Belges et les Européens sont partis, ont quitté le pays. Voilà d'où la situation que nous connaissons aujourd'hui est partie...
La situation au Congo est complexe. On ne peut pas ne pas parler de la guerre à l'Est. Vous évoquez à la fois la responsabilité du Rwanda, mais aussi celle de Kinshasa. Et vous dites que néanmoins, les solutions doivent être internes au Congo. Expliquez-nous.
Huuum ! Je ne sais pas si j'ai dit ça. Je pense que le Rwanda porte la responsabilité majeure dans ce qui se passe dans notre pays. Mais je veux dire aux Congolais, à l'élite congolaise, qui auraient dû se prendre en charge en disant qu'il nous faut de la puissance. La puissance, c'est quoi ? C'est se doter des moyens pour faire face à cela. Mais quand vous voyez l'énorme Congo, avec toutes les richesses que ce pays a aujourd'hui, et qu'on a eu, comment dirais-je, des budgets de 400 millions, 500 millions, 4 milliards et, aujourd'hui, 22 milliards de $US. Formidable ! C'est signe que de gros efforts ont été faits. Mais qu'est-ce qu'on a fait de cet argent ? Que ce soit 500 millions, que ce soit 4 milliards de $US? Mais aujourd'hui, heureusement que le pouvoir qui est là, d'abord nous fait passer ce budget de 4 milliards sous Joseph Kabila à 22 milliards de $US aujourd'hui. C'est formidable. Mais le pays est en mesure de faire 100 milliards, même 200 milliards de $US au niveau du budget de l'État.
D'accord. On vous entend. Vous dressez un portrait plutôt exigeant de Félix Tshisekedi, mais assez favorable. En un mot, pour vous, est-ce qu'il incarne finalement une opportunité politique ?
Écoutez, je parle de Félix Tshisekedi, dont j'ai été l'un de ceux qui l'ont porté au pouvoir parce qu'on était à trois. Lui-même, Kamerhe et moi. Alors, quand je vois ce qu'il fait face à trente ans de guerre... Face à l'embargo au niveau des armes (imposé par la communauté internationale, ndlr), finalement qu'on se retrouve aujourd'hui, comme ça s'est passé il y a peu de temps, il y a quelques jours, à Washington, où le puissant de puissants l'appelle lors d'une manifestation (le mythique The National Prayer Breakfast de Washington D.C, ndlr), c'est beaucoup de choses. Donc là, il a pu hisser finalement le Congo à un niveau où nous pourrions gagner cette guerre sans armes.
Merci, merci Tryphon Kin-kiey Mulumba. C'est la fin de cet entretien. Je vous invite vivement à lire ce livre si vous voulez en savoir plus sur la politique congolaise. Merci beaucoup d'être venu.





