- mer, 05/08/2026 - 11:37
KINSHASA, PARIS, BRUXELLES.
Le Soft International n°1670 | MERCREDI 5 AOÛT JUILLET 2026.
Gérer, c’est prévoir. Mais là n’est point le point fort de la Snél-Société Anonyme. Face au blackout partiel dans lequel est plongée la Capitale, voilà des semaines, la Direction générale de la Société nationale d’électricité-Société Anonyme évoque une cause naturelle, l’étiage donc la baisse du niveau d’eau du fleuve Congo pour le site d’Inga 1 et 2 et de la rivière Inkisi pour Zongo. « Si nous prenons les trois machines de Inga-1 qui sont arrêtées par rapport au niveau d’eau du fleuve et une machine de Zongo 2 qui est arrêtée par rapport au niveau de la rivière Inkisi, nous avons pratiquement 215 MW. Quand on prend 155 plus 50, ça fait 205 MW. Et les 205 MW sur la région ouest, dont la ville de Kinshasa, si je prends la puissance de Kinshasa de 600 MW, c’est un tiers de la ville qui est dans le noir », a fait comprendre aux médias un ingénieur de la Snél-SA.
L’entreprise publique qui détient encore une position quasi-monopolistique en dépit de la libéralisation du secteur de l’électricité, voilà douze ans, soutient que l’étiage est particulièrement visible au niveau des deux canaux d’amenée qui dérivent l’eau du lit principal vers les centrales d’Inga 1 et 2.
Il y a dix ans, début mars 2016, période pluvieuse, une machinerie du genre a manqué de justesse d’engager le Congo dans un contrat déséquilibré, à la limite maffieux. Le 13 mars 2016, l’alors Président du Conseil d'Administration de la Snél-SA, Joseph Makombo Monga Mawawi, présente au gouvernement, à la primature, le projet de la Snél-SA de se lancer dans l’énergie thermique comme alternative aux pannes récurrentes à Inga.
Pour preuve, le 8 mars déjà, l'Administrateur Directeur général de la Snél-SA, Éric Mbala Zi Ndongala, était en campagne de démobilisation de l’opinion sur Inga en indiquant qu’une panne à la centrale 2 a occasionné des coupures d’électricité intempestives à Kinshasa… conséquence de l’étiage. Pierre Anatole Matusila, médecin de formation, nommé ministre de l'Énergie et des Ressources hydrauliques en décembre 2016 dans le gouvernement de Samy Badibanga Ntita, est mené en bateau.
On lui fait dire des balivernes devant la presse, au sortir de la réunion à la primature, « Le niveau d’eau sur le fleuve Congo a baissé en-dessous du minima observé. Alors, c’est un risque qui pourrait compromettre la production de nos machines à Inga», confie Pierre Anatole Matusila à la presse.
« Les turbines ne peuvent pas tourner à leur meilleur rendement. Et si le niveau d’eau baisse en-dessous d’un certain minimum, on peut même arrêter complètement les machines », ajoute-t-il.
Le très tempéré et réfléchi Henri Yav Mulang, ministre des Finances, qui était aussi dans la réunion, opte pour le silence.
Ancien du patronat congolais, la Fédération des Entreprises Congolaises, FEC, sans doute qu’il redoutait une certaine roublardise. La direction générale de la Snél-SA explique que la consommation en eau des groupes est de 138 m3/s par groupe d’Inga 1 (58,5 MW) et de 328 m3/s, (178 MW) par groupe d’Inga 2, 5, Inga 1 aligne six groupes et Inga 2, huit en tout. Et que l’on est à près de la moitié du ratio exigé. Mieux vaut prévenir que guérir.
AUX GRANDS MAUX...
Aux grands maux, des grands remèdes, d’ici le mois de mai 2016, la Snél-SA passerait en mode thermique. « Dans les 45 jours ou deux mois qui suivent, la Snél-SA apportera toutes les machines pour les installer et apporter totalement la solution à ce problème de déficit énergétique», déclare Makombo Monga.
Mais le Président du Conseil d'Administration fera comprendre que Henry Yav Mulang avait exigé un complément des dossiers surtout que la Snél SA sollicitait déjà un chapelet d’exonérations pour un partenaire méconnu de sa tutelle et du régulateur des marchés publics. Le projet n’a plus jamais évolué. Mais voilà que dix ans après, la Snél SA soutient que « le débit du fleuve Congo est passé d’environ 80.000 m³ par seconde pendant une grande partie de l’année à près de 30.000 m³ par seconde durant les mois de juillet et août. Tous les signaux confirment cette diminution du niveau du fleuve ».
Lesquels? La vérité a été établie par le professeur Dieudonné Musibono Eyul'Anki Bosibono, éminent environnementaliste : depuis plus de vingt ans, la Snél-SA n’avait jamais procédé au désensablement de ses installations immergées à Inga, déclare-t-il à des membres de la société civile. L’universitaire faisait partie de la délégation de BHP Billiton dans des négociations avec l’administration Kabila pour la construction d’Inga 3. Ce projet a chaviré, confiera-t-il, suite «à la boulimie éhontée de vos ministres… au moins dix ministres ont exigé d’exorbitants pots-de-vin avant de signer le moindre papier».
À ce jour, les seuls travaux de désensablement du canal d’amenée, du dragage forcé (dynamique) à travers les turbines depuis la mise en service d’Inga 1 en 1972 et d’Inga 2 en 1982, ont été réalisés entre 2017 et 2018, grâce au Projet de Développement du Marché d’Electricité pour la Consommation Domestique et à l’Exportation (PMEDE) financé à hauteur de 400 millions de $US.
Dans son rapport, la firme française ARTELIA qui a mené «l’étude sur modèle hybride numérique et physique afin de trouver les solutions optimisées pour désensabler le canal d’amenée de l’ouvrage existant depuis les années 1970 », écrit, «le désensablement par dragage du canal, long de 10 kms environ, est une tâche titanesque, nécessitant des moyens impossibles à mettre en place.
L’objectif de l’étude a donc consisté à identifier des ouvrages et des modes d’exploitation permettant de désensabler sans action mécanique le chenal d’amenée, dont la capacité de débit est aujourd’hui limitée par les sédiments sableux qui se sont progressivement accumulés depuis la mise en service des ouvrages.
L'étude conclut notamment à la possibilité de désensabler un chenal suffisant par rétablissement du débit nominal des turbines des 2 centrales, et par l'augmentation de capacité de la prise d'eau sur le fleuve via le doublement du canal excavé».
C’est ainsi qu’un deuxième canal d’amenée d’eau a été réalisé et les travaux ont été financés à hauteur de 50.236.677 de $US par la Banque mondiale, dans le cadre du PMEDE. La composante «Production» du PMEDE vise essentiellement à fiabiliser, rénover ou réhabiliter les centrales d’Inga 1 et 2 ainsi que certains ouvrages connexes dont le Canal d’amenée d’eau qui sera dragué et subira un reprofilage pour apporter une quantité d’eau suffisante pour assurer la production escomptée.
Et la société française Sofreco qui a réalisé l’étude de l’impact environnemental et social du PMEDE, a indiqué «la principale recommandation est au niveau institutionnel, il serait important que la Snél-SA puisse développer sa capacité en matière de gestion environnementale étant données les enjeux d’envergure nationale auxquels elle doit faire face.
Il est donc conseillé de créer, au sein de la Direction de la Prévention & Sécurité, une section Environnement qui aurait à gérer l’ensemble de ces problématiques». Ce que la Snél-SA SA a totalement ignoré à ce jour.
Le Projet de Développement du Marché d’Electricité pour la Consommation Domestique et à l’Exportation avait pour objectif « de rendre disponible à terme 1322 MW au complexe d’Inga en sécurité N-1, soit 1500 MW disponibles et réhabilités en vue de supprimer les délestages dans la ville de Kinshasa, de procéder à 60.000 nouveaux raccordements et desservir ainsi plus de
500.000 habitants à Kinshasa, soit une amélioration du taux de la desserte de Kinshasa à 60%». Huit ans après la fin du projet PMEDE, la Snél-SA n’a plus jamais désensablé ses canaux d’amenée à Inga, le délestage s’est plutôt imposé comme un rythme de desserte de la Snél SA, et Kinshasa le subit de plein fouet. Gouverner, c’est prévoir. Hélas.
POLD LEVI MAWEJA.





