«Congolais Debout» morts par KO Gloire et decadence de Sindika Dokolo
  • mar, 04/02/2020 - 07:34

KINSHASA, PARIS, BRUXELLES.
Le Soft International n°1480|MARDI 4 FEVRIER 2020.

Il a attendu d’avoir consolidé son portefeuille en plusieurs millions voire en milliards de US$ avant d’apparaître et de revendiquer.
Epoux de la femme la plus riche d’Afrique, ce Danois d’origine congolaise a fuit les guerres du Congo pour s’installer à Luanda avant de rencontrer un ami par qui il fait connaissance de la fille de Eduardo Dos Santos avec en tête certes l’amour mais surtout l’intérêt. Quand son président de beau-père annonce son départ, le profiteur qui se montre à des soirées fastueuses de Cannes, en compagnie de stars déclinantes de la jet-set et du cinéma, sent que le vent tourne, se rapproche de la frange la plus dure mais aussi la plus affairiste de l’opposition congolaise pour se faire remarquer. Avant de s’en détacher et de lancer le 10 août 2017, deux ans avant la Présidentielle son propre «parti politique» - les Congolais Debout» par une vidéo sans ambiguïté. «Si, comme nous, vous pensez que la RDC souffre d’avoir été trahie par ses dirigeants, devenez un Congolais debout», accusant «nos dirigeants politiques actuels sans exception, de la majorité et de l’opposition, de trahison», soignant jour après jour son image. «Le peuple Congolais est fatigué des dialogues opposition/majorité qui, tous, ont eu pour effet de renforcer et de pérenniser le pouvoir de Joseph Kabila pendant que les conditions sociales de la population ne faisaient que se dégrader. Le peuple congolais a versé de tonnes de larmes de voir, à chaque fois, l’opposition congolaise se diviser, se battre, se chamailler et éclater pour des histoires de postes et d’argent sans vraiment se préoccuper du peuple».
Mais voilà qu’il croyait que João Lourenço, le successeur de son beau-père arrivé au pouvoir le 26 septembre 2017, tiendrait parole, le nouveau président donne la chasse aux Dos Santos, son fils jeté en prison, sa fille Isabel dos Santos sortie de la direction de l’entreprise pétrolière Sonangol. On croyait à un règlement de comptes, l’époux de la femme la plus riche d’Afrique apparaît comme dirigeant d’une myriade de sociétés, pas moins de 450 souvent offshore, enregistrées dans des juridictions exotiques attachées au secret, pour garantir leur discrétion et faciliter une optimisation fiscale agressive. Et qu’importe si ces pratiques privent l’Afrique de plus de US$ 50 milliards de recettes fiscales chaque année. Par où donc est passé le discours de bonne gouvernance? Réclamés par la justice à Luanda, le couple risque désormais des peines lourdes de prison en Angola. Et voilà que son parti «Le Congolais Debout» disparaît de la scène, et Sindika Dokolo voit ses ambitions politiques disparaître. Who is next? «Luanda Leaks» avant «Katanga Leaks»?

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L’homme aimerait ne parler que des œuvres d’art qu’il collectionne. Une passion, certes, mais aussi une couverture idéale pour cacher d’autres activités :
négoce de diamants à grande échelle, prise de participation dans des sociétés pétrolières, création de brasseries et de cimenteries…

FIN DE LA LUNE DE MIEL DE L’OLIGARQUE.
A 47 ans, cet homme d’affaires, comme son père Dokolo Sanu orchestre un empire et gère une fortune acquise en grande partie grâce à son épouse angolaise, Isabel dos Santos. Elle-même est devenue milliardaire grâce aux faveurs de son père, José Eduardo dos Santos, l’ancien président (1979-2017) de cette puissance régionale, deuxième pays producteur de pétrole d’Afrique subsaharienne.
Toujours volubile pour vanter à l’étranger l’émergence du continent et la nouvelle génération d’oligarques africains, le couple d’héritiers est désormais soupçonné d’avoir largement profité de fonds publics angolais. Selon les «Luanda Leaks», la dernière enquête coordonnée par ICIJ, le Consortium international des journalistes d’investigation, dont le journal français Le Monde et Rfi sont partenaires, ils contrôlent intégralement ou en partie, pas moins de 450 sociétés le plus souvent offshore, enregistrées dans des juridictions exotiques attachées au secret, pour garantir leur discrétion et faciliter une optimisation fiscale agressive. Et qu’importe si ces pratiques privent l’Afrique de plus de US$ 50 milliards de recettes fiscales chaque année, Sindika Dokolo l’assume: «l’offshore, ce n’est pas un souci pour moi, car ce sont des outils légaux», répond-il, lorsqu’il est interrogé sur le sujet. Depuis l’arrivée au pouvoir de Joao Lourenço en 2017, la longue lune de miel de Sindika Dokolo avec l’Etat angolais a pris fin. Le nouveau Chef de l’Etat se méfie de cet étranger qui doit tant au clan dos Santos et qui se mêle maladroitement de la délicate relation entre l’Angola et le Congo voisin. A l’époque, Joseph Kabila s’accroche au pouvoir malgré la fin de son dernier mandat. Ce que le régime angolais n’apprécie guère, soucieux de préserver une stabilité régionale.
Cette même année 2017, Dokolo, qui sent le vent tourner, se rapproche de la frange affairiste de l’opposition congolaise à Joseph Kabila. Il crée un mouvement citoyen, Les Congolais Debout! pour essayer, en vain, d’influer sur le champ politique tourmenté du pays où son défunt père, ancien grand banquier et entrepreneur visionnaire sous Mobutu Sese Seko, avait fait fortune via sa banque, la BK et une multitude de sociétés qui ont eu accès à d’immenses crédits. Ruiné, incapable de rembourser, le régime le dépossède de ses actifs. «Mon père a été l’un des hommes les plus riches d’Afrique et a tout perdu. J’ai grandi avec cette idée qu’on peut tout perdre», dit celui qui essaye de récupérer des avoirs familiaux au Congo, ce qui lui vaut des démêlés judiciaires.
L’Angola du président Lourenço s’est aussi retourné contre Sindika Dokolo et, plus largement, contre le clan dos Santos, accusé par la justice de détournements massifs de fonds publics et d’avoir trompé des entreprises d’Etat. L’homme d’affaires a bien espéré le soutien de son «ami», le nouveau président congolais Félix Tshisekedi.
En visite, début janvier, en Angola, le chef de l’Etat congolais a abordé le dossier avec son homologue angolais. Sans succès. Les deux chefs d’Etat ont fini par appeler publiquement Sindika Dokolo et son épouse à une «coopération maximale avec les autorités compétentes de l’Etat et le tribunal angolais» qui a gelé tous leurs actifs et leurs comptes bancaires.

PAS MOINS DE US$ 2,3 MILLIARDS DE DIAMANTS.
Pour la première fois, l’esthète agioteur (profiteur, usurpateur) se retrouve mis en cause pour s’être allié à des compagnies d’Etat angolaises aux ordres de son beau-père afin de bénéficier de fonds publics et privés, ensuite aspirés dans ses circuits financiers offshore, comme le démontrent les «Luanda Leaks» qui s’appuient sur une fuite d’environ 750.000 documents.
L’un des cas emblématiques de cette stratégie est l’association de Sindika Dokolo avec la société publique angolaise de commercialisation de diamants, Sodiam, en 2012. Afin de racheter, pour 25 millions d’euros, De Grisogono, un joaillier genevois miné par les dettes, les deux partenaires de circonstance créent une joint-venture établie à Malte, Victoria Holding Limited. Sodiam y injecte 120 millions d’euros empruntés à la banque BIC, dont Isabel dos Santos est actionnaire.
Selon les «Luanda Leaks», Sindika Dokolo se contente d’investir US$ 4 millions pour rafler la moitié des parts dans Victoria Holding Limited, grâce à une société établie au Pays-Bas, Melbourne Investments BV, contrôlée par sa holding suisse. Et pour avoir facilité le rachat de ce joaillier, dont son épouse raffole des créations «punk-chic», il se rémunère US$ 5 millions d’honoraires versés sur une autre de ses sociétés, domiciliée aux îles Vierges britanniques.
A l’arrivée, leur joint-venture détient 87 % du capital de De Grisogono, dont 45 % sont entre les seules mains de Dokolo, via sa nébuleuse de sociétés offshore. Il veut alors faire du joaillier suisse un acteur du luxe respecté et rentable. Avec son épouse, ils se montrent aux soirées fastueuses de la marque suisse organisées en marge du festival de Cannes, en compagnie de stars déclinantes de la jet-set et du cinéma.
Derrière ce strass, la compagnie diamantifère publique est sans cesse sollicitée pour éponger les dettes du joaillier. Selon les avocats américains de Sindika Dokolo, «Entre 2012 et 2018, M. Dokolo a investi près de US$ 115 millions dans le capital de De Grisogono (…). Sodiam et M. Dokolo ont investi le même montant». Ce que ne permettent pas de confirmer les «Luanda Leaks».
Le fondateur italo-suisse de la marque genevoise, Fawaz Gruosi, préfère d’ailleurs ne pas poser de questions sur l’origine des fonds ou les montages financiers. Ni d’ailleurs sur les US$ 2,3 milliards de diamants angolais dont De Grisogono et d’autres ont pu bénéficier entre 2012 et 2017, selon les autorités de Luanda.
«Ce qui aurait généré des gains avec des marges bénéficiaires de 28 % à 45 %, soit entre US$ 638 et 957 millions», précise une source officielle angolaise.
Sindika Dokolo dément, précisant avoir «payé ces diamants à un prix supérieur à d’autres acteurs».
L’homme d’affaires assure que, de toute façon, les comptes de l’entreprise étaient validés par PricewaterhouseCoopers (PwC), l’un des plus grands cabinets d’audit au monde, certes, mais aussi une société qui se plie aux exigences de son client. «Nous pensons que l’information selon laquelle Sodiam appartient en dernier ressort à l’Etat angolais et Melbourne appartient en dernier ressort à Sindika Dokolo ne devrait pas non plus être mentionnée», instruit un gestionnaire d’affaires de Sindika Dokolo dans un courriel daté du 10 mars 2014. Le comptable de PwC ne s’en offusque pas: «Noté, nous discuterons en interne et reviendrons vers vous». Ces informations ne seront pas incluses dans le rapport de reddition des comptes de 2012 de PwC, plus préoccupé par le fait que «l’entreprise est surendettée». Le P-dG, Fawaz Gruosi, lui, reste en retrait et laisse Sindika Dokolo et Isabel dos Santos tenter de redresser la société, en vain.

UN AMI LUI
PRESENTE ISABEL DOS SANTOS.

«Je suis un créateur et un confectionneur. Mais je n’ai pas de compétence pour être impliqué dans la structure de l’entreprise», répond-il aujourd’hui à Tamedia (groupe de presse suisse), partenaire d’ICIJ. Il a depuis quitté De Grisogono qui cherche un nouvel investisseur pour éviter la faillite.
A sa manière, Sindika Dokolo a rêvé d’incarner une sorte de «revanche coloniale» cornaquée par une élite africaine globalisée, dont la force repose sur une connaissance fine à la fois des pouvoirs africains permettant un accès privilégié à de l’argent public et des subtilités du fonctionnement financier international. Elevé en Belgique avec d’autres fils de la grande bourgeoisie mobutiste, Sindika Dokolo a fréquenté le prestigieux lycée Saint-Louis-de-Gonzague, à Paris, avant d’étudier l’économie et le commerce à l’université Pierre-et-Marie-Curie (Paris-VI). De retour à Kinshasa, il ne brille pas vraiment dans les affaires, fuit la guerre pour partir à l’aventure à Luanda, de l’autre côté de la frontière, où un ami lui présente Isabel dos Santos, déjà richissime, qu’il va épouser lors d’une cérémonie fastueuse, en 2002.
Ensemble, ils manient des US$ milliards et partent à la conquête de groupes de l’ancienne puissance coloniale portugaise, dans lesquels ils prennent des participations significatives. Par conviction et par intérêt, Sindika Dokolo se met à défendre le régime brutal et kleptocrate de son beau-père; s’enrichit à US$ millions et soigne son image grâce à sa passion pour l’art africain «classique».
D’un côté, le collectionneur se lance dans une traque agressive d’œuvres pillées du temps de la colonisation pour les rapatrier sur le continent, et multiplie les conférences. De l’autre, l’homme d’affaires multiplie les joint-ventures avec des entreprises publiques angolaises et se retrouve considéré comme une «personnalité exposée politiquement» par les banques européennes qui, comme la Deutsche Bank, finissent par rompre toute relation avec lui.
«Depuis 2015, les sociétés ayant Isabel et Sindika comme uniques bénéficiaires font l’objet de contrôles plus fréquents de la part des autorités néerlandaises», met en garde l’un de ses gestionnaires de fortune dans un courriel daté de 20 mai 2016. Sindika Dokolo vitupère contre ce qu’il qualifie de mépris de la part des établissements bancaires occidentaux à l’égard des nantis africains, forcément suspects.
Pour ses affaires, l’homme ne fait confiance qu’à son épouse et à un discret ami de lycée, besogneux et habile en matière de finance offshore : Konema Mwenenge. Partout ou presque où «Sindika» investit, «Konema» prend un poste de direction et prête son nom pour la tête des sociétés-écrans du couple, selon les «Luanda Leaks».
Ce citoyen français, d’origine congolaise, lui aussi fils d’un aristocrate de la «IIème République» de Mobutu Sese Seko, goûte peu les mondanités. «Sindika, c’est l’oligarque «show off». Konema, lui, a un côté très rigoriste», raconte un proche des deux hommes. La brasserie à US$ millions de Mwenenge opère depuis une adresse dans le VIIIe arrondissement de Paris, mais aussi depuis Londres, où il a établi l’une de ses sociétés de services financiers. Avec Sindika, il a aussi créé à Dubaï une plate-forme de négoce de diamants dénommée Nemesis International qui s’enorgueillit de traiter des pierres précieuses d’Angola et d’ailleurs pour une valeur de US$ 2 milliards par an.
Konema Mwenenge est partout. Entre octobre 2015 et février 2017, il fournit pour près de US$ 3 millions de factures à la brasserie angolaise, Sodiba, dont «l’Ingénieur Isabel dos Santos et le docteur Sindika Dokolo» sont les «actionnaires angolais de référence», selon une plaquette de présentation datée d’octobre 2016 contenue dans les «Luanda Leaks».
Pour cela, Mwenenge utilise six sociétés offshore qu’il représente, sans que cela ne soulève la moindre question des cabinets d’avocats ou des comptables avec lesquels il échange. Il indique simplement que ce sont des «prêts des actionnaires». Pas non plus de questions sur l’une des sociétés de Mwenenge enregistrée aux îles Vierges britanniques, qui rafle des contrats de consultance pour un montant de plus de US$ 5 millions. Selon les «Luanda Leaks», entre 2011 et 2016, ce sont au moins 16 sociétés liées à Sindika Dokolo et Isabel Dos Santos, la plupart basées dans des paradis fiscaux, qui entretiennent des relations d’affaires avec la Sodiba. Toutes ces transactions sont justifiées par la construction d’une nouvelle brasserie à Bom Jesus, dans la province angolaise de Bengo, non loin de Luanda.
Le «chef de l’exécutif» a approuvé le «projet d’investissement privé» dans la Sodiba d’un montant de 149 millions en avril 2014, selon un document de l’ANIP, agence angolaise de promotion d’investissement privé. Est-ce encore l’équation magique: fonds publics + sociétés écrans égale US$ millions de dollars de profit?
«L’Etat n’a pas versé un dollar, se défend Sindika Dokolo. L’ANIP ne finance pas de projets. C’est une institution d’appui à l’investissement privé qui coordonne les informations nécessaires entre les différents ministères. C’est nous qui avons levé ces fonds. C’est notre investissement». Contacté, Mwenenge n’a pas souhaité réagir. Il n’y a pas que les fonds publics angolais qui ont permis à Sindika Dokolo et à son épouse de constituer un empire économique. Les banques d’Angola et du Portugal ont aussi approuvé plus d’un US$ milliard de prêts pour leurs sociétés opaques, selon des documents émanant de leur société de gestion financière établie à Lisbonne, Fidequity.
A lui seul, Dokolo aurait contracté des prêts en son nom ou en servant de garantie pour plus de US$ 300 millions. «Nous n’avons pas de groupe avec ma femme, mais nos sociétés ont un chiffre d’affaires cumulé de US$ deux milliards. Nos prêts sont toujours garantis», se justifie-t-il. Selon une «une analyse de l’exposition au risque» réalisée par Fidequity et contenue dans les «Luanda Leaks», quatre banques angolaises ont pourtant enfreint «les règles de concentration du risque» en ayant prêté l’équivalent de plus de 25 % de leurs fonds propres au couple d’oligarques.
Les sociétés, les comptes et les actifs de Sindika Dokolo et d’Isabel dos Santos s’entremêlent au point de ne plus savoir, eux-mêmes, qui détient quoi. Leurs gestionnaires d’affaires s’y perdent, de rapports en présentations, de transferts de fonds en gestion de sociétés mystérieuses. Parfois, ils se trompent et attribuent la propriété d’une entreprise de l’un à l’autre ou vice versa. Comme si leur toile financière offshore avait fini par devenir hors de contrôle et insaisissable.
Sindika Dokolo n’a pas souhaité répondre à l’intégralité des questions soumises par ICIJ et ses partenaires. Visé par des enquêtes en Angola, au Portugal et à Monaco, il dénonce une «instrumentalisation politique» de la justice par le président angolais, Joao Lourenço, et préfère déplacer le débat sur le terrain du droit.
«Au-delà de la vérité des faits, certaines choses dont vous m’accusez ne sont même pas illégales dans le droit angolais, rétorque M. Dokolo. C’est comme si je vous accusais d’être moche ou de mauvaise humeur… à quoi bon me répondre?»
Avec son épouse, il risque désormais des peines lourdes de prison en Angola.
JOAN TILOUINE.
Le Monde
SONIA ROLLEY.
Rfi
ICIJ.


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