- jeu, 30/04/2026 - 15:04
KINSHASA, PARIS, BRUXELLES.
Le Soft International n°1662 | LUNDI 27 AVRIL 2026.
La partie orientale du pays avait-elle été oubliée économiquement, monétairement ? Cela faisait trente ans que le shilling ougandais a fait irruption au Congo dans des valises des troupes ougandaises et des affairistes de l’Afdl (Rwanda, Ouganda, les Laurent-Désiré Kabila). Le zaïre, la monnaie d'alors, s'est raréfié puis s'est démonétisé faisant triompher le shilling.
Sous la nouvelle rébellion AFC-M23, la société locale s'arrête à faire le constat amer de la « schillingisation » du pays. Les services de la Primature acquiescent et, dans un rapport, parlent d'«occupation économique du Grand Nord», en fait, de la partie septentrionale de cette province ainsi que l’Ituri. Face à cela, André Wameso Nkualoloki, le Gouverneur - «Ngouvou» - de la Banque Centrale du Congo, «Lolo» pour ses proches, a, le 9 avril, annoncé des décisions «no dollar transaction». Décisions qui bouche à l'AFC-M23 le robinet du $US et du shilling ougandais en travaillant à étrangle la rébellion soutenue par le Rwanda.
C’est déjà les crépuscules sur la « schillingisation» de l'économie locale ! L’expression est de la Fédération des Entreprises du Congo, FEC, antenne de Beni, Nord Kivu. Ici, comme dans les grandes agglomérations de l’Ituri, tout, douane, fisc, écoles, hôpitaux, se paie en devise ougandaise.
« C’est une véritable révolution que le Gouverneur de la Banque Centrale du Congo, André Wameso Nkualoloki, a mise en marche pour le recouvrement de la souveraineté économique du Congo sur l’Ituri et le Grand Nord » , assure cette activiste de la Société civile de Beni.
Dans le hub commercial de Bunagana, à deux jours de route de Goma, la rébellion AFC-M23 à la merci du Rwanda perçoit, chaque semaine, selon des sources onusiennes, l’équivalent de 6 millions de $US, plutôt en shilling ougandais, à défaut du billet vert.
« Nous devons mettre fin à cette pratique qui continuera à nourrir plusieurs rébellions dans notre pays », a proclamé haut et fort André WamesoNkwaloki, le Gouverneur de la Banque Centrale du Congo, sur les ondes d'une radio commerciale à Kinshasa, Top Congo. Et de renchérir : « (…) La plupart des pays limitrophes n’importent pas du cash (de la devise étrangère, ndlr) mais ils ont des dollars dans leur économie. Ces dollars viennent de notre économie. Ni le Rwanda ni l’Ouganda ».
CONVERGENCE ENTRE LA BCC ET LE PATRONAT.
«Nous devons mettre fin à cette pratique, car en quelque sorte, notre économie soutient le mal! (…) Nous savons très bien que le chef de la rébellion (AFC-M23, Corneille Nangaa Yobeluo, ndlr) est sanctionné par les États-Unis et qu’il lui est impossible d’importer du cash ($US, ndlr). Dès lors, si les deux pays limitrophes n’en importent pas et que la rébellion paie ses combattants en $US, c’est parce que notre pays continue d’utiliser du cash ($US, ndlr).
Si vous allez à Brazzaville, personne ne peut payer un produit pharmaceutique en dollars, car ce pays a valorisé sa monnaie. Notre objectif est clair : désormais, toutes les entreprises et les banques doivent se soumettre à cette décision, et notre monnaie doit triompher ! ».
Voilà une année jour pour jour, en avril 2025, que la Cellule d’analyse des indicateurs économiques, un service relevant de la Primature, a rendu public son rapport sur la circulation fiduciaire dans le pays hormis la partie sous contrôle de la rébellion. Hélas, l’on dirait que Kampala s’appliquait subtilement à une occupation économique du Grand Nord, en fait, la partie septentrionale de cette province ainsi que l’Ituri.
Voilà sans doute ce qui explique que le régime Museveni - le président ougandais Yoweri Kaguta Museveni - a offert de réhabiliter plus de 230 kms du réseau routier de l’est congolais dont Kasindi-Beni (80 kms), Beni-Butembo (55 kms), Bunagana-Rutshuru-Goma (90 kms).
Rien que sur le corridor Aru-Kiboko, en Ituri, sur la frontière ougandaise, le fisc accuse un manque à gagner d’au moins 45 millions de $US/l’an, lorsque les taxes sur les échanges transfrontaliers sont perçus en shillings. La monnaie ougandaise menace la souveraineté économique du Congo. Voilà deux traits phares du rapport de la Cellule d’analyse des indicateurs économiques de la Primature. Les décisions de «Lolo» annoncées le 9 avril 2026 notamment celle selon laquelle aucune personne, physique ou morale, ne sera plus autorisée à effectuer des transactions en espèces en monnaies étrangères à partir du 9 avril 2027, ni aucune banque, hormis la Banque Centrale du Congo elle-même, ne pourra plus désormais importer de la devise étrangère, sont plutôt bien accueillies en Ituri et dans une partie de la province du Nord-Kivu.
En Ituri, depuis des années, la société civile et les patronats dont la FEC, dénoncent sous le qualificatif de «schillingisation» de l'économie locale qui « menace la souveraineté nationale incarnée par le franc congolais, CDF, monnaie officielle et symbole d’unité et d’identité nationale, écrit le rapport du service coiffé par la Primature. (…) Même des services publics utilisent le shilling ougandais au lieu du franc congolais, ce qui est contraire à la loi en RDC et cela nuit à la stabilité économique nationale».
La Cellule d’analyse des indicateurs rappelle pourtant que l'article 1 du décret-loi n°004/2001 du 31 janvier 2001 relatif au régime des opérations en monnaies nationale et étrangère en RDC stipule que « les transactions se déroulant sur le territoire national s'expriment et se dénouent en monnaie nationale. Elles peuvent également s'exprimer et se dénouer en monnaies étrangères, suivant les modalités édictées par la Banque centrale du Congo».
Et l'article 2 de ce décret-loi stipule que « les prestations de service sur le territoire national sont évaluées et rémunérées en monnaie nationale. Elles peuvent également être évaluées et rémunérées en monnaies étrangères selon les modalités édictées par la Banque centrale du Congo».
Mais en Ituri - et même dans une partie du Nord-Kivu - près de 78% de transactions commerciales, y compris dans certains services publics, s’effectuent en shilling, la monnaie ougandaise, à en croire des sources locales.
Cela fait trente ans que le shilling ougandais est entré au Congo dans des valises des troupes ougandaises et des affairistes venus renforcer l’entreprise de l'autre rébellion, celle de l’Afdl (Rwanda, Ouganda, les Laurent-Désiré Kabila), défonçant sous Mobutu les lignes des FAZ, Forces Armées Zaïroises, dans le territoire de Beni.
Puis à la queue leu leu, des centres névralgiques des affaires tels le poste de Kasindi, l’équivalent de Matadi dans la région, Lubirihya que l’on comparerait à Lufun, Bunagana, Kasumbalesa, le marché Kalimanga, l'équivalent certainement de l'espace Le Château à Kinshasa, ont totalement adopté le shilling, s'étaient raréfiés puis démonétisés par la population dans l’euphorie des percées des troupes ougandaises estampillées Afdl. En 2010, Julien Paluku Kahonya, gouverneur de la province du Nord-Kivu (2007-2018) interdit officiellement la circulation du shilling dans sa province. À la mi-novembre 2024, l'administrateur du territoire de Beni récidive. Trop tard. Le Grand Nord a été conquis par la devise ougandaise.
Sur la radio allemande Deutsche Welle, Mme Kavindo Kyavu, vendeuse de souliers au marché de Nobili, non loin de Beni, se désole. « Les prix sont fixés en shillings. Même à l'école, je paie les frais scolaires en shillings. Je travaille dans ce marché depuis 2020, mais je vois rarement les francs congolais. Nous sommes malheureusement dominés par la monnaie étrangère, comme si nous étions des Ougandais».
Pour Bosco Mundeke, président de la FEC locale, « c'est la rareté du franc congolais, dans cette ville frontalière avec l'Ouganda, qui favorise le recours au shilling. La réalité est que tous les services étatiques, à défaut du dollar, opèrent en shilling, que ce soit la DGM, la DGDA, l’OCC, etc., même dans le bureau de chefferie et dans des écoles. Le gouvernement congolais doit prendre ses responsabilités en main en nous dotant aussi de banques, en nous créant des maisons de change de monnaie. Il n'y en a pas ici !».
Des opérateurs économiques locaux affiliés à la FEC avaient offert au gouvernement un plan tryptique pour la reconquête monétaire de la partie orientale du pays. Primo, durcir l’obligation légale d’utiliser le CDF dans les services publics. Secundo, créer des zones économiques spéciales pour booster la production locale, tertio, renforcer les mécanismes de stabilisation du taux de change.
Il a fallu attendre, pour passer à l’acte, la nomination d’un quinzième «Ngouvou» à la Banque Centrale du Congo en la personne de ce technocrate diplômé de l'Université Catholique de Louvain, UCL, en Belgique, ingénierie commerciale et gestion, option finance, qui dispose de plus de vingt-cinq ans d'expérience accumulée dans les secteurs bancaire, financier et institutionnel, notamment à Dexia Group (Belgique) où il fut tour à tour analyste des risques de marché, directeur au département d'audit interne et responsable du reporting des risques ou encore à Kinshasa à la Rawbank, où il s’est distingué dans ses fonctions de directeur des risques, et y a contribué à la structuration de la gouvernance financière et au développement de produits financiers innovants.
Consultant financier international, haut fonctionnaire, puis ambassadeur itinérant du Chef de l'État puis Directeur de cabinet adjoint, DirCaba, chargé des questions économiques et financières à la présidence de la République, André Wameso Nkualoloki «Lolo», c’est l’homme des dossiers stratégiques de Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo. Le projet du port en eaux profondes de Banana c’est lui, la renégociation en intelligence avec Jules Alingete Key alors patron de l’IGF, du «contrat minier chinois» de la Sicomines, c’est lui. L'accord Ventora sur les blocs pétroliers avec l'Israélien Dan Getler, le processus de paix de Washington entre le Congo et le Rwanda, les négociations bilatérales avec les États-Unis, c’est lui.
Gouverneur de la Banque Centrale, Wameso, également député national UDPS-Tshisekedi, élu de la circonscription de Songololo, dans le Kongo Central, apparaît comme le défenseur intraitable du CDF, déterminé à redonner toute sa valeur à la monnaie nationale.
POLD LEVI MAWEJA.





