Perte de l’enseigne Kempinski, Fleuve Congo Hotel perd des étoiles.
La capitale congolaise perd la dernière enseigne mondiale de l’hôtellerie de luxe
  • jeu, 21/11/2019 - 20:26

KINSHASA, PARIS, BRUXELLES.
Le Soft International n°1472|JEUDI 21 NOVEMBRE 2019.

Du bout du monde, Kinshasa disparaît des écrans radars des agences de voyage comme dans des milieux d’affaires qui auraient pu être tentés de se rendre dans la capitale congolaise. Y aller pour loger où et manger où? L’homme fortuné auquel s’adresse l’hôtellerie de luxe ne se déplace jamais sans savoir où il couchera et où il se nourrira. Seule l’enseigne de marque reconnue le rassure. Sinon il zappe...

Or, la dernière enseigne de prestige reconnue à l’international de la très renommée marque allemande Kempinski, deuxième grand groupe de l’hôtellerie de luxe au monde, qui fut le dernier des Mohicans à Kinshasa en faisant encore la fierté de la Capitale, vient d’être reprise par le petit poucet Blazon, véritable nain de l’hôtellerie, rétrogradant du coup la mythique tour de verre et d’acier de Mobutu. Le français Accor annonce trois projets mais de moyenne gamme... L’espoir est-il dans l’enseigne américaine Hilton? Reste à savoir comment l’ex-P-dg suisse de Kempinski Reto Wittwer poursuivi dans son pays a pu se payer et à quel prix le plus haut bâtiment du Congo. Enquête.

Comment Paris reluirait sans ses hôtels de classe internationale? Comment Sydney attirerait des touristes du monde sans ses lumières multicolores? Lorsqu’un pays de plus de 90 millions d’habitants au centre et au cœur du Continent - lorsqu’une ville de plus de 9 millions d’habitants - cesse de briller par ses enseignes et retourne au noir, il y a crime, il y a complot.
A l’Etat d’intervenir d’urgence avec force. Quitte à sanctionner les responsables ou à aider le secteur en péril...
Les mêmes qui avaient vanté et vendu cinq ans plutôt à Fleuve Congo Hotel - notre Burj Al Arab - la très prisée enseigne suisse d’origine allemande qu’ils allaient coller au fronton de l’impressionnant bâtiment abritant jadis le Centre de Commerce International du Zaïre, CCIZ, sont revenus le 1er juillet 2019 dans la Capitale arracher l’enseigne Kempinski Hotels & Resorts placardée dans tous les espaces publics de cet immeuble et qui faisait courir la clientèle pour sa réputation internationalement reconnue, et l’ont remplacée par une inconnue enseigne dans le monde de l’hôtellerie.

DES CHINOIS A LA MANŒUVRE.
C’est un Suisse alémanique Reto Wittwer, p-dg de Kempinski Hotels & Resorts qui négocia et obtînt d’afficher la marque allemande courue dans le monde entier et c’est le même qui débarque le 1er juillet dernier à Kinshasa, au 119, boulevard Colonel Tshatshi, dans l’extrême Gombe, flanqué cette fois de deux Allemands, Ulrich Eckhradt et Avsar Koc, porteur dans une valise de l’enseigne Blazon Hotels.
L’immense tour de verre et d’acier construite dans les années 70 avec ses 22 étages en bordure du fleuve Congo qui fit la gloire du régime Mobutu et reste encore aujourd’hui la plus haute du pays longtemps considérée comme un éléphant blanc, souffrait depuis des lustres du manque d’entretien.
Sans fenêtre ouvrante, l’utilisation de ce bâtiment de commerce international de conception ultra-moderne avec son escalier mécanique de tapis roulant, dépendait du bon fonctionnement d’une climatisation centralisée et très perfectionnée.
Après de nombreuses pannes, la tour fut abandonnée par des firmes étrangères et rangée au rayon des objets perdus comme l’autre tour de Mobutu, celle de l’ex-Cité de la Voix du Zaïre (RTNC) inaugurée en 1976, œuvre des grands groupes industriels français, Thomson CSF, Péchiney, Compagnie Générale des Eaux.
Mais voici que dans l’engouement de «faramineux contrats chinois», China Railway Engineering Corporation représentée par un certain Simon Cong, sentinelle de luxe des groupes financiers chinois, offrait de reprendre le bâtiment désaffecté et de le transformer en hôtel de grand standing en y injectant, à les en croire, US$ 30 millions...
Le business model des Chinois qui ne sont pas des enfants de chœur consistait à récupérer la mise investie dans la concession de gestion de l’établissement sur une vingtaine d’années.
Les caisses du trésor public sonnant creux, pas de choix pour le Gouvernement qui valide une offre inespérée à la veille d’un Sommet francophone (12-14 octobre 2012), le XIVeme en date aux enjeux d’organisation et de logement immenses dans une capitale dépourvue d’établissements hôteliers et qui avait dû déjà passer son tour. Le bâtiment à la vue imprenable sur le fleuve ayant retrouvé une seconde vie en un temps record (les Chinois travaillent de jour, du soir, de nuit), il allait accueillir monarques et chefs d’Etat étrangers dont le président français François Hollande dans un confort que n’offre aucun autre établissement dans la Capitale. Hollande s’y rendit sans trouver sommeil.
Le contentieux qui l’opposait au régime Kabila était trop lourd pour que le socialiste qui transpirait du dédain à l’œil ne garde pas un œil vigilant ouvert...

LE COCHON MANGE SON COCHONNET.
L’incident du Palais du peuple lorsque Hollande fit attendre le couple présidentiel une heure debout dans le hall sans s’excuser, resta vissé sur sa chaise quand Kabila fit son entrée dans l’hémicycle et refusa d’applaudir son discours même de façon protocolaire, était déjà trop clair sur la tension qui existait entre Paris et Kinshasa...
Le sommet de la Francophonie terminé, Fleuve Congo Hotel voyait s’ouvrir une page sombre. Un hall d’accueil terne, une cuisine peu appétissante.
Vint la signature le 14 août 2014 du contrat de management qui permit au Fleuve Congo Hotel de passer de l’ombre à la lumière en devenant dans la ville haute un véritable étendard. Le nouvel aspect de l’établissement appelait reconnaissance publique. L’hôtel de China Railway Engineering Corporation allait tirer profit de l’expérience de management de l’enseigne la plus ancienne de l’hôtelière au monde qui trône au firmament par celle qui fut son actionnaire principal, la très puissante compagnie aérienne allemande Lufthansa, pilier européen des sociétés aériennes. Le groupe Kempinski Hotels & Resorts dont les sièges sociaux sont situés à Genève et à Munich, gère un portefeuille de près de 80 établissements de haut standing dans le monde.
Reto Wittwer impose la mise à niveau du Fleuve Congo Hotel. Les murs rafistolés, le hall refait, les chambres relookées, la piscine érigée, la cuisine reçoit un chef français, les parkings redessinés. A l’époque logée dans la tour de l’hôtel, la direction générale s’installe dans de nouveaux bureaux au look high-tech érigés sur une ancienne plateforme surélevée qui naguère servit de parking. Signe de reconnaissance du luxe désormais installé, l’établissement allait être gratifié des 5 étoiles.
La jeunesse dorée et les milieux d’affaires trouvent le chemin du Fleuve Congo Hotel devenu Kempinski Fleuve Congo Hotel Kinshasa. Leur Burj Al Arab.
L’homme fortuné auquel s’adresse ce segment pousse les portes des marques reconnues, roule en Mercedes, en Porsche ou en Ferrari; s’habille à Milan ou Paris.
Equipements et services d’exception, service personnalisé et de haut standing assuré 24 heures sur 24, Kempinski Fleuve Congo Hotel venait d’être classé au degré le plus élevé de l’hôtellerie dans le monde.
Contrairement au 4 étoiles qui est généralement un hôtel formel, un cinq étoiles est le summum, un grand établissement unique avec plusieurs restaurants et bars aux cartes raffinées, matériels high-tech, équipements haut de gamme, jacuzzis, vidéothèques, piscines, centre de remise en forme, service de voiturier et de conciergerie. Outre des chambres dotées d’un ameublement stylé et d’une lingerie de qualité supérieure.

IL NE REDORE PAS LE BLASON DU FLEUVE CONGO.
Depuis qu’il est passé sous Blazon, Fleuve Congo Hotel n’a donné aucun détail sur l’opération sauf qu’un matin, les clients ont constaté que l’enseigne suisse alémanique avait disparu et qu’à la place, ils avaient droit à Fleuve Congo Hotel by Blazon Hotels.
Dans les chambres, les chaussons en velours noir, mélange de coton et du polyester, signe de touche d’élégance très recherchée et véritable garantie de distinction et de confort, frappés au dessus de la marque Kempinski bordée, garantie d’hygiène et de praticité tout comme le peignoir de classe en coton doux outre nombre d’accessoires incontournables souhaitant la bienvenue en contribuant à créer une ambiance relaxante, avaient été subrepticement retirés.
Connu pour être ambitieux voire téméraire - il avait voulu accepter la gestion d’un hôtel d’Etat en Corée du Nord, le pays indexé de Kim Jong-un -, ce Suisse alémanique qui compte 20 ans à la tête de Kempinski est l’homme qui a connu la plus longue carrière de P-dg de l’industrie hôtelière.
Ancien de Swissotel, il fait une virée chez Ciga Hotels avant de s’asseoir à Kempinski. Fondateur et président de Smart Hospitality Solution (SHS) qui gère trois hôtels avec des tentacules dans des pays émergents d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine, Wittwer est-il le cochon qui mange son cochonnet?
On a beau chercher quelques références dans le monde sur Blazon Hotels, on ne trouve qu’un Ajman Hotel by Blazon Hotels, à Abu Dhabi, sur une île du golfe Arabo-Persique, aux Émirats Arabes Unis... La vidéo qui vante l’établissement est récente datée du 20 janvier 2019. Nul doute, les Chinois de la firme China Railway Engineering Corporation pénètrent une zone de grande tempête annonçant l’arrivée d’un typhon.
A Genève, Reto Wittwer a eu des démêlés avec son ancien employeur Kempinski Hotels & Resorts qui l’accusait de détournement de fonds. Plus de FS six millions (US$ 6.062.075,65)!
L’affaire fit grand bruit, fut portée devant les tribunaux helvétiques mais s’est soldée par un gentlemen’s agreement après quatre mois de bataille juridique suivis d’âpres négociations. L’arrivée à Kinshasa est-elle en lien avec cette affaire?
Reste que Blazon étant un petit poucet dans les milieux de l’hôtellerie internationale, sa venue n’est pas pour redorer le blason de la mythique tour de Kinshasa qui risque de subir le sort de l’enseigne Inter-Continental.
Quand la chaîne américaine claqua la porte de l’avenue Batetela et fit ses valises furieuse de l’accumulation des créances impayées par l’Etat, la belle tour de marbre rose dont le hall est orné d’énormes lustres décorés d’innombrables pampilles en cristal de bohème taillées en octogones et en prismes qui abritait l’Inter-Continental Kinshasa Hotel & Casino se trouva un nom à l’évidence ambitieux.
Mais sans répondant dans le monde, Grand Hôtel Kinshasa allait marquer la fin d’un acte malgré des tentatives d’un futé Zaïrois formé à l’ancienne, Bob Mundabi Fal décédé le 24 décembre 2009 dans un hôpital à Bruxelles. Né dans l’hôtellerie, l’ex-Food and Beverage Manager qui devint Directeur général au départ des Américains, tenta de mobiliser des fonds pour faire repartir l’hôtel avec quelques meubles achetés à Guangzhou en Chine. Le pire des choix sans aucun doute...
Si une partie de l’immeuble porte l’enseigne de la petite chaîne française Pullman, la tour décolorée fait face aux souris et autres bestioles.
Dernière histoire du Fleuve Congo Hotel. L’homme qui avait su donner des couleurs au Burj Al Arab congolais, Tony Abi Azar s’est fait rasseoir dans l’avion qui l’avait ramené à Kinshasa. Expulsé, sans mettre pied à l’aéroport de N’Djili...
Le D-G revenait d’un congé statutaire à l’étranger, venu reprendre ses fonctions auprès du Suisse alémanique Reto Wittwer.
D’origine libanaise, issu de Kempinski Hotels S.A, il aurait payé au prix fort une fuite des documents sensibles survenue dans l’établissement et qui firent le bonheur des réseaux sociaux. Entre-temps, le directeur Sécurité sous Tony Abi Azar d’origine djiboutienne, Dafnan Awad vient d’être révoqué. Animée par une chanson célèbre des années Mobutu exécutée par l’artiste musicien Franco Lwambo Makiadi, une vidéo de quelques secondes le moque sur les réseaux sociaux... Trop moche temps pour l’ex-Kempinski Fleuve Congo Hotel Kinshasa.
D. DADEI.


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